Durant le courant estival de cette fameuse année, j’ai lu l’essai de Claire Marin, Rupture(s), dans lequel elle parle de « bifurcations ». Les ruptures sont pour elle des remises en question de notre identité, elles rythment notre existence et nous transforment. J’ai beaucoup aimé lire cet ouvrage car il m’a permis d’éclairer certains de mes doutes et de mettre des mots sur ce que je ne parvenais pas à comprendre. J’ai ensuite rapproché deux termes : rupture et échec. Il m’a semblé qu’ils pouvaient s’entremêler dans le but de définir certaines circonstances de nos vies. D’ailleurs, comment les définir ? L’échec serait un manque de réussite, un insuccès. Une rupture, quant à elle, renverrait à une séparation, à un contrat rompu qui, éventuellement, serait un échec si elle n’était ni volontaire, ni attendue. S’apparente à une rupture la notion d’échec, car il s’agit d’une séparation entre deux ou plusieurs choses.
« Qui n’a jamais connu l’échec a raté sa vie ! » Charles Pépin (philosophe)
Dans Les vertus de l’échec, Charles Pépin assure que l’échec est une expérience de vie qui se veut inévitable pour tous, et qu’il permet de rectifier une trajectoire. Il invite à adopter une nouvelle vision de nos désillusions. Ces déconvenues nous aident à mieux accepter et comprendre ce que l’on veut et ce que l’on recherche en terme d’objectifs de vie. En effet, le philosophe nous encourage à tendre vers l’erreur car elle permet de mieux appréhender les obstacles futurs tant ils sont certains. La notion d’échec est avant tout une conception, les expériences où l’on a échoué ont une influence sur nos vies intérieures en fonction de l’image qu’on leur prête. Ces influences sont déclenchées par le biais de notre propre imagination. C’est donc notre point de vue personnel qui va orienter la manière dont on interprète notre vécu des choses. L’expérience de l’échec est une passerelle entre un avant et un après, un intermédiaire entre chaque étape de notre cheminement. Il s’agit d’une forme de déception qui nous envoie vers une nouvelle direction tout en mettant de côté ce qui ne fonctionne pas ou plus, et qui nous permet de nous recentrer sur l’essentiel. Négatif ou positif, chute ou élévation ? L’échec s’inscrit dans un processus de développement et de renouveau. Faut-il tendre vers une déstigmatisation de ce concept, inventé par la société ? L’insuccès se transforme en réussite si l’on parvient à en tirer quelque chose. Après l’échec, un nouveau moi apparaît. Quoi qu’il en coûte, il témoigne d’une envie non satisfaite, d’un projet avorté, d’une non-reconnaissance de nos propres rêves et ambitions. L’échec n’est pas un frein mais une nouvelle lancée, il dirige notre quête et précise nos directions futures. Par conséquent, nous pourrions parler de l’échec comme d’une vertu au pouvoir créateur, invitant à un renouvellement sans fin. Cette dynamique optimiste s’oppose au découragement ainsi qu’au mécontentement qui sont les premiers ressentis réels éprouvés face à l’échec. Elle n’enlève en rien la certitude qu’une non-réussite est aussi déterminante qu’un succès.
Telle une rupture, l’échec est communément appréhendé de la mauvaise manière, il touche le point central de notre psyché car c’est l’égo qui est menacé. Nous nous sentons impuissant face à ce que nous espérions réaliser. Mais qui n’a jamais dit que l’on apprenait de ses erreurs et que l’échec vécu était une nouvelle porte qui s’ouvrait vers quelque chose de meilleur ? C’est là où je reviens à la notion de rupture. Toute rupture est un échec, une rupture de contrat, une rupture amoureuse ou encore une rupture de soi ; ces deux significations s’entrecroisent. La rupture symbolise la fin d’une aventure et donne parfois la sensation d’avoir échoué quelque part ; nous ne pouvons vivre un échec sans vivre une rupture. Claire Marin nous parle de ce qu’elle nomme les «cataclysmes intérieurs » qu’une rupture provoque et qui ont un pouvoir déstabilisateur chez l’individu. L’écrivaine avance que chaque rupture subie amène à un nouveau moi et qu’il est essentiel de refaire connaissance avec cette nouvelle personne, celle que l’on devient. Les bouleversements que nos ruptures entrainent à l’intérieur de nous nous force à redéfinir les personnes que nous sommes. Il faut prendre le temps de nous acclimater à notre nouvelle identité, que la rupture soit un choix ou non. Emma Watson déclare « Je refuse que la peur de l’échec m’empêche de faire ce qui m’importe vraiment ». En effet, la peur n’évite pas le danger et l’échec est notre meilleur adversaire, il est aussi inévitable qu’une rupture. Tous deux occasionnent les mêmes impacts chez la personne et nous donnent la liberté de recommencer.
Nous vivons dans une société où les « échecs » se multiplient. Les courants de notre époque nous encouragent à nous précipiter dans la quête de nos objectifs, et surtout à consommer de plus en plus, nous traversons alors plus d’échecs. Ici, je parle d’acquérir de nombreuses expériences professionnelles, quitte à nous engager dans des boulots qui ne nous conviennent pas et à travailler au sein d’une équipe qui ne nous stimule pas. Ainsi nous souhaitons partir, quitter un environnement en ayant ce goût amer, celui de se dire que l’on n’est parvenu ni à rester, ni à réussir. Les relations amoureuses sont également devenues un produit de consommation dans notre société ; j’utilise ces termes sans jugement de valeur car j’encourage chacun à être le seul arbitre de sa vie privée. En effet, il nous est désormais possible de côtoyer plusieurs personnes en même temps, de les rencontrer dans le réel aussi bien que dans le virtuel. Ces rencontres s’enchaînent les unes après les autres, elles se font et se défont, se forment et se déforment aussi, parfois. Les ruptures amoureuses se collectionnent, mais elles nous en apprennent plus sur nous-même, elles réaffirment nos valeurs et nos envies. L’ère numérique et les réseaux sociaux donnent la chance au plus grand nombre de créer quelque chose au risque de faire face à davantage de concurrence. Il est alors plus probable de ne pas voir ses projets aboutir. Cependant ces « échecs » nous redirigent, ils nous incitent à être plus créatifs et plus originaux. Les échecs répétitifs peuvent parfois nous décourager mais ils stimulent notre capacité à nous réinventer et à nous surpasser, encore faudrait-il les accepter pour mieux les appréhender.
